« Parler vrai » à son enfant : Nécessité ou utopie ?

woman reading book to toddler

L’enfant est un être de langage

Au cours du dernier siècle, grâce aux évolutions de la médecine et des connaissances du développement de l’enfant, la place de l’enfant et son évolution ont été marquée par certains changements dans les rapports parents-enfants. La communication en fait partie.

Le tout petit est considéré déjà in-utéro comme un être à part entière. Les futurs parents peuvent montrer un intérêt, dès la grossesse, à communiquer avec le fœtus. Il est alors possible, dès que les premiers mouvements du bébé sont perçus in-utéro par les deux parents, de créer une communication par le toucher grâce à l’haptonomie. L’haptonomie est une manière d’entrer en lien avec le bébé à venir grâce à un toucher affectif du ventre de la mère par des frôlements intuitifs et des mots.

Pour certains, parler à un enfant est une nécessité et une évidence et trouver le moyen d’y parvenir se fait naturellement. Pour d’autres, il est plus difficile de trouver les mots. Plusieurs questions peuvent apparaitre telles que : L’enfant comprend-t-il ce qui lui est dit ? N’est-ce pas une façon de l’encombrer, de l’inquiéter ?  Faut-il vraiment tout lui dire ? 

Comme le disait Françoise Dolto, aujourd’hui l’enfant est considéré comme « un être de langage » dès son plus jeune âge. En effet, nos représentations actuelles poussent à le considérer comme un être à part entière avec lequel il est possible de communiquer, échanger, partager et vivre des moments d’expériences conjointes. 

Dès son plus jeune âge, le bébé trouve son nourrissage affectif et le terreau propice à son bon développement grâce aux soins primaires, au portage et à l’étayage de son vécu corporel. La communication s’enracine alors dans le corps, les éprouvés sensoriels. L’accordage aux soins du corps se fait majoritairement par le parent avec un accompagnement verbal : de mots, de prosodie, de chant, d’accentuation de voyelle. Il se fait également par le soutien du regard et du toucher. C’est toute cette enveloppe corporelle et communicationnelle verbale (ou pré-verbale) et sensorielle qui permet au bébé de se sentir en lien et d’accéder petit à petit à une représentation (nommé également construction psychique) de ses vécus et de son sentiment d’être. A son tour, le bébé engage dès le plus jeune âge une communication adressée à ses parents : regard, sourire, gazouillis, gesticulation.  Se crée alors les prémices de la communication interconnectée où le parent et son enfant échangent des contenus émotionnels et informationnels sur ce qui les entourent. Cette première communication permet des temps de partage parent-enfant d’une part ainsi qu’une mise en mot sur ce que l’enfant vit et ce indépendamment de ce qu’il peut comprendre consciemment ou avec raison. 

L’intention

A tout âge, mais surtout dans les prémisses de la communication parentale, l’important se situe dans l’accordage intuitif entre le parent et l’enfant. Ce n’est pas tant le mot utilisé qui est important mais plutôt l’intention qui accompagne le message. En effet, pour permettre à l’enfant d’avoir un message cohérent, il faut que l’intention portée au message transmis tant dans la communication verbale que non-verbale soit cohérent. Un message clair en lien avec son état émotionnel à lui et à celui de l’adulte.

La communication au quotidien contribue à favoriser la relation parent-enfant en établissant des échanges fluides sur lesquels il sera alors possible de s’appuyer tout naturellement lors de moments de vie plus critique ou lors d’évènements importants. 

En effet, avoir l’habitude de parler à l’enfant dès son plus jeune âge, permet une habituation du partage. Trop souvent, lorsque la communication n’est pas fluide et habituelle, les adultes prennent alors uniquement le temps de parler aux enfants lors de moments plus critiques pour leur annoncer quelque chose. Cette attitude, bien que liée à de bonnes intentions peut induire chez l’enfant une impression d’être « convoqué » (quelque chose de grave va arriver) à « recevoir » (il n’est pas acteur) une information qui peut le « dépasser » (tant l’adulte que l’enfant qui n’ont pas l’habitude de faire correspondre un échange apaisé, ajusté et clair). 

Pourquoi dire ?

Au-delà de l’importance de nommer ce que l’enfant vit pour lui permettre de se structurer et de devenir un sujet à part entière, il est important de réfléchir à différents aspects tels que : 

– Est-ce que l’événement peut avoir une conséquence directe sur le quotidien de l’enfant (déménagement, deuil, reprise du travail, arrivée d’un nouvel enfant dans la fratrie, séparation, changement d’école…) ?

– Est-ce que l’événement impact l’état émotionnel des parents ?

– Est-ce que l’événement est directement lié à l’enfant (son origine, sa naissance, la différence des sexes, la raison d’une consultation dans un centre thérapeutique ou chez le médecin, sa santé…) ?

S’il s’avère que l’enfant peut être impacté de manière directe ou indirecte par cet événement, il est nécessaire alors de pouvoir mettre des mots simples pour lui donner une information claire et lui permettre alors de comprendre ce qui peut l’affecter ou ce qui se déroule dans sa vie actuellement. 

Notons par ailleurs que tous les sujets ne sont pas bons à transmettre et à évoquer. En effet, ceux par exemple étant relatifs à la vie du couple parental et/ou conjugal ne concerne pas l’enfant. Le risque d’évoquer ces choses-là à l’enfant le mettrait au centre d’une position délicate qui ne lui appartient pas, à savoir : l’intimité parentale. 

Comment dire ?

Cette question revient souvent lors de nos consultations au 213. Comme il est souvent répété durant les consultations au centre thérapeutique, il n’y a pas de mode d’emploi unique. Il revient à chaque personne de trouver sa manière de dire à travers les mots, à travers sa façon d’être en présence de l’enfant et à travers qui l’on est. Dans l’idée précédemment évoquer que tout est langage (le mot, le geste, le regard, les mimiques) une phrase simple est à retenir : la cohérence de l’intention. Pour reprendre Dolto, face à un enfant il faut « Parler vrai » c’est-à-dire parler en accord avec ses intentions, ses émotions, sa mimo-gestuelle et ses mots. C’est également « Dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit ». 

Afin de permettre quelques pistes pratiques, nous retiendrons quelques éléments (non-exhaustifs) tels que : 

– Parler simplement avec des phrases courtes, affirmatives;

– Parler pour permettre à l’enfant d’anticiper ce qui va lui arriver;

– S’adresser à l’enfant en se mettant proche de lui physiquement, surtout s’il est jeune et afin d’avoir son attention par la transmission de l’intention corporelle;

– Joindre le geste à la parole;

– S’écouter et parler en écho avec ses propres émotions pour permettre à l’enfant de créer des repères cohérents;

– S’il est difficile de parler, il est toujours possible de trouver des ouvrages jeunesses qui regroupent des thématiques spécifiques ou d’en parler avec un professionnel de l’Enfance;

– Si c’est un thème qui peut être douloureux pour l’enfant, reconnaître son vécu et lui dire qu’il n’est pas le seul. à vivre ça en lui montrant des exemples concrets qu’il a pu éventuellement vivre (« Papa et maman se séparent parce qu’ils ne s’aiment plus. Ils continueront à t’aimer et ce n’est pas de ta faute ce qui leur arrive. Tu sais, c’est comme pour les parents de la petite voisine, Louise« ).

Mot de fin

Bien plus qu’une nécessité de coller à des principes précis, il est surtout important de se souvenir de l’intention et de la cohérence. En espérant qu’à la lecture des quelques éléments ci-dessus, chacun puisse se faire confiance pour parler vrai. Au fond, il n’est pas toujours difficile de parler aux enfants pourvu qu’on s’y engage clairement. Parce que l’enfant, même tout jeune, sait respecter nos hésitations ou nos cafouillages et nous aide à aller plus loin. A construire une relation de confiance ayant pour objectif de l’éclairer, sur base d’une communication simple, sur le monde qui l’entoure avec la même bienveillance qu’il nous accorde. 

Nastassia Novis
Nastassia Novis

Psychologue clinicienne et Thérapeute du développement

Rentrée scolaire : une valse à mille temps ?

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Ca y’est, l’heure de la rentrée a sonné. La sonnerie des cours de récréation retentit à nouveau, invitant les enfants et les adolescents à entrer dans la danse pour une nouvelle année scolaire. Les très longues vacances d’été sont belles et bien finies, il est temps de retourner sur les bancs de l’école et ce, malgré la pandémie actuelle.

La presse et les médias invitent petits et grands à « reprendre le rythme », à retrouver « un rythme scolaire ». De quel rythme est-il question ? Comment les enfants et les adolescents jonglent-ils avec ces rythmes ? Sur quelle partition le rythme scolaire vient-il se lier ?  


Le rythme à l’aube de la vie

L’origine de la vie humaine se voit déjà bercée par le rythme de l’embryogénèse. Ce petit être en devenir qu’est le fœtus, se développe au rythme des différents stades de l’embryogénèse et baigne ensuite dans un environnement intra-utérin qui ne cesse de lui offrir des variations de tempo. Le fœtus est ainsi porté par le rythme continu des battements cardiaques maternels et par le maintien tonique de la paroi utérine (les borborygmes). De ces bruits de fond émergent les bruits extérieurs, partiellement absorbés. L’enfant in utero ne reste pas passif face à un tel tempo, il possède une multitude de capacités sensorielles lui permettant de répondre aux stimulations rythmiques qui l’entourent. 

Le fœtus va aussi développer au fil des mois sa rythmicité propre. Il se verra ainsi mettre progressivement en place des mouvements rythmiques singuliers. Le sommeil du bébé in utero est entièrement indépendant de celui de sa mère, ce qui démontre également l’existence d’une rythmicité singulière et propre à l’enfant déjà avant sa naissance. 

L’accouchement est décrit par certains auteurs comme un orage rythmique et proprioceptif. Les contractions constituent généralement un des signes annonciateurs de l’accouchement, démarrant sur un rythme de basse régulier et devenant ensuite de plus en plus fréquentes, intenses et longues. Lors de l’arrivée du bébé, c’est le rythme cardiaque du nouveau-né (témoignant de sa bonne santé) qui reprend le rôle de basse, de fil continu. 

Rythme et petite enfance

Le rythme est essentiel au bon développement du bébé arrivé au monde. En effet, ce dernier dépend étroitement de la continuité de son environnement. Au sein des interactions parents-enfants, on repère classiquement les « macrorythmes » qui correspondent aux rythmes des soins maternants, organisateurs de par la répétition qui les caractérise (le lever, le repas, la toilette, le bain, le coucher, etc.) ; et les « microrythmes » qui désignent les rythmes à l’intérieur des interactions qui auront la particularité de faire émerger ou de soutenir du ludique dans l’interaction. 

Ainsi, la stabilité et les répétitions dans les macrorythmes apparaissent comme une condition minimale nécessaire au bon développement de l’enfant. Pour prendre une métaphore musicale, ils sont la « portée » : aucune note ne peut prendre place et s’organiser en mélodie en l’absence d’une portée. C’est à partir de là que vont pouvoir s’organiser les anticipations, et apparaître les premières pensées de l’enfant. La répétition est nécessaire pour que l’enfant puisse organiser, penser le temps et développer sa mémoire. 

Les macrorythmes sont sécurisants et essentiels aux touts-petits afin que ceux-ci, puissent développer une sécurité interne de base. En effet, c’est notamment au sein des soins que le bébé va s’attacher à partir de séquences répétées dans la manière dont il est pris en charge par les personnes qui s’occupent de lui. Si cette prise en charge est constante, régulière, fiable, elle va devenir petit-à-petit pour lui, prévisible, anticipable et donc l’univers de l’enfant va pouvoir se structurer autour de séquences qu’il peut imaginer, comme allant advenir dans son histoire, dans son environnement. Ces séquences lui permettent également de structurer le temps et le rapport à l’autre. 

Tic Tac Tic Tac

Mais si le rythme est essentiel au sein des interactions parents-enfants, le donneur de temps universel est l’alternance du jour et de la nuit qui sous-tend tous les jours, la succession des temps d’activation corporelle, des temps de vie relationnelle et sociale, des temps de loisirs et des temps intellectuels. De façon incontournable, c’est la succession des temps qui, tous les jours et d’un jour à l’autre, façonne et structure à tous les âges le fonctionnement corporel et cérébral des enfants, en particulier quand ils deviennent écoliers. 

Mais comment les enfants peuvent-il percevoir le temps ? 

Plusieurs chercheurs ont émis l’hypothèse de l’existence d’un mécanisme interne appelé « horloge interne ». Notre perception du temps serait fonction de cette horloge qui produit une base de temps qui servirait à une estimation temporelle intuitive durant toute notre vie. Elle serait susceptible d’être perturbée selon les rythmes externes mais aussi sous l’effet de stimulants ou de la fièvre. Cependant, à l’heure actuelle, nous ne savons rien des relations qu’entretient cette sensibilité naturelle avec les constructions temporelles plus réfléchies, élaborées au cours du développement par l’enfant. Ce que l’on sait, c’est que les premières expériences du temps sont affectives (souffrance liée à l’attente de l’assouvissement de la faim). La découverte de la permanence de l’objet joue un rôle fondamental dans la construction du présent. Certains auteurs rapportent la nécessité de disposer d’une certaine forme de conscience de soi pour pouvoir développer un sens du temps permettant de se situer et de situer les événements dans le présent, passé ou futur. Vers 3-4 ans, les enfants ordonnent correctement des séquences d’événements familiers. Toutefois, la façon dont les jeunes enfants sont capable d’utiliser l’ordre temporel dans leur raisonnement n’est pas encore claire. Le langage va considérablement transformer la mémoire de l’enfant ainsi que ses connaissances temporelles (il passe du « temps vécu » au « temps représenté »).

Rythme et adolescence

A l’adolescence, les notions temporelles sont bien installées. Nous l’avons vu plus haut, notre horloge interne est influencée par des paramètres de l’environnement, à commencer par la lumière. Mais, la puberté a tendance à allonger le rythme circadien des adolescents et à diminuer leur sensibilité à la lumière le matin. Dès lors, ils s’endorment plus tard le soir et se réveillent plus tard le matin. Le rythme circadien des adolescents est donc différent de celui des adultes et des enfants. Demander à un adolescent de se lever et d’être alerte à 7h30, c’est comme demander à un adulte d’être actif et alerte à 5h30 du matin. 

Par ailleurs, l’adolescence suscite une questionnement en profondeur des rythmes auxquels il se plie depuis sa naissance. Au sein de la famille, l’indépendance se révèle alors, entre autres, par la possibilité du jeune à se désynchroniser des horaires des parents, c’est-à-dire à personnaliser progressivement son propre rythme de vie. Dans le milieu scolaire, ces actes de désynchronisation peuvent prendre la forme de retard en classe. Certains jeunes utilisent les horaires imposés comme une norme à partir de laquelle il s’agit de se définir (provisoirement) en marge. Ces retards impliquent chez l’adolescent une reconnaissance du rythme scolaire comme repère pour définir son originalité et son individualité. 

Le noctambulisme est une autre forme bien connue de désynchronisation. En plus d’éviter les activités proposées éventuellement par la famille, le noctambulisme se lit comme un refus des rythmes des jours et des nuits, de l’activité et du sommeil, tels qu’ils s’imposent dans nos sociétés. 

La désynchronisation puise d’ailleurs sa légitimité auprès des adolescents parce que les rythmes défiés ne font pas toujours sens à leurs yeux. 

Retrouver le rythme scolaire

Si les enfants ont ainsi l’habitude d’être accompagnés par différents rythmes, de baigner dans un environnement rythmé et ce, depuis leur conception, il n’en est pas moins difficile de s’accorder à la rentrée scolaire. D’autant que le contexte de crise sanitaire actuel ne facilite pas les choses. Les enfants ont été confrontés à une interruption radicale de leur scolarité en mars 2020. Depuis, il sont amenés à avancer à contre-rythme, à s’ajuster, à s’adapter en permanence et ce, en parcourant une partition musicale non achevée et incertaine. Depuis de longs mois, petits et grands ont expérimenté une nouvelle cadence, plus lente, plus douce, moins contraignante pour certains, terriblement difficile pour d’autres. Cette rentrée scolaire serait-elle à l’image d’un « retour à la vie réelle » ? Est-ce que le rythme imposé par le confinement et les nouveaux modes de rapport au travail, à la scolarité déployés durant ces derniers mois n’étaient-ils pas plus proches des besoins des familles ? Pour plusieurs familles le « slow life », l’école à la maison, se centrer sur des valeurs essentielles, etc. ont été une véritable révélation. Pour d’autres, cette période sans école, sans cadre, sans routine, sans contenant, a été particulièrement compliquée.

De nombreux auteurs continuent d’ailleurs à débattre de la question des rythmes scolaires et de l’adaptation des temps et des aménagements nécessaires dans le déroulé de la journée, la semaine, les mois et l’année de l’enfant.

Que ce rituel de passage soit vécu avec légèreté, inquiétude, joie, tristesse, stress, ou autre, il n’en est pas moins qu’il marquera, au sein de toutes les familles, un changement. L’ensemble de l’équipe du 213 reste disponible pour vous accueillir et vous accompagner dans cette transition et ce, peu importe où les ajustements rythmiques viendront se marquer (alimentation, sommeil, émotions, corps, psychisme, relation, langage, etc.).

Belle rentrée à toutes et à tous, petits comme grands !

Zoé Campus
Zoé Campus

Psychologue clinicienne et Thérapeute du développement

M A S Q U E

Cela fait maintenant plusieurs semaines que l’ensemble de la population arbore le masque dans les rues, les transports, les écoles, les commerces ou encore chez le médecin. Le port du masque, en tissu ou jetable est préconisé, voire obligatoire selon les lieux, dans le but de ralentir encore et toujours la propagation du Coronavirus. Mais quel impact le masque peut-il avoir sur les enfants et les adolescents ? Est-il risqué pour leur développement ? 

Reconnaissance

Le cerveau humain est câblé pour reconnaitre les visages. Nous possédons tous une zone cérébrale spécialement dédiée à la reconnaissance des visages : « Le gyrus fusiforme ». Sans effort, le gyrus fusiforme est capable de distinguer des millions de visages les uns des autres. 

Les enfants naissent avec un gyrus fusiforme déjà partiellement actif, ce qui rend le tout petit sensible de façon innée aux visages humains. Mais, le perfectionnement de ce système dépend de l’expérience et des situations rencontrées. La vue des visages humains est ainsi indispensable pour que le gyrus fusiforme atteigne sa maturité et ses performances optimales après l’adolescence. 

A priori, malgré la situation sanitaire actuelle, les experts et chercheurs rapportent que les enfants seraient encore suffisamment exposés aux visages dans leur cadre familial pour que ce système se mette en place. Toutefois, les potentialités du gyrus fusiforme seraient forcément sous-exploitées et d’autant plus si le port du masque perdure dans le temps. 

Heureusement, nous distinguons aussi les personnes à leur voix. En l’absence d’informations visuelles, nous serons probablement plus attentifs à l’intonation de la voix de notre interlocuteur. A défaut de visage, il est aussi possible de distinguer nos connaissances à l’aide de leurs habits, de leur coiffure ou de de leur démarche. En effet, nous savons aujourd’hui que l’être humain stocke en mémoire toutes sortes d’informations relatives à la voix, à la silhouette, ou à l’odeur qui vont aussi jouer leur rôle pour permettre la reconnaissance correcte d’un individu familier. 

Émotions

Mais qu’en est-il des émotions ? Comment décrypter les émotions sur les visages des autres avec le port du masque ? Joie, colère, tristesse, regret, dégoût, fierté, honte, peur, agression… Toute cette palette émotionnelle se traduit par des mimiques que notre cerveau déchiffre instantanément. Les enfants apprennent au fil des expériences et avec le soutien des adultes, à catégoriser, à reconnaitre, à ressentir, à identifier et à nommer leurs émotions et celles des autres. Mais qu’en est-il avec le port du masque ? Comment reconnaitre un sourire lorsque la bouche est masquée ? 

Une étude indique qu’il est loin d’être aussi difficile qu’on ne le pense de percevoir un sourire caché derrière un masque. La capacité à reconnaitre des expressions émotionnelles ne serait pas plus mauvaise quand la bouche et le nez sont couverts (à l’exception de certaines émotions). Un vrai sourire mobilise plusieurs muscles faciaux, comme le grand zygomatique, qui redresse les coins de la bouche, et l’orbiculaire, qui plisse les bords des yeux. Le sourire ne s’exprime donc pas juste avec les lèvres. L’observation de la zone autour des yeux suffirait généralement pour reconnaitre les sentiments de quelqu’un. Toutefois, la peur et la surprise peuvent susciter de la confusion. Pour ces deux émotions, nous écarquillons généralement les yeux mais nous comptons aussi beaucoup sur la bouche. En effet, nous ouvrons notre bouche lorsque nous sommes surpris et nous l’élargissons davantage pour exprimer la peur. Si la bouche et le nez sont couverts, ces mouvements sont invisibles. 

Les yeux qui parlent.

D’autres chercheurs soulignent encore que les yeux sont un puissant vecteur d’expression grâce auxquels nous pouvons reconnaitre des états mentaux subtils comme la réflexion. Le test « reading the mind in the eyes » développé par le psychologue S. Baron-Cohen est d’ailleurs utilisé dans le diagnostic des personnes porteuses de TSA qui présentent des difficultés à décoder les émotions. 

Par ailleurs, d’autres études rapportent que lorsque nous communiquons avec quelqu’un, nous ne comptons pas uniquement sur la vue de sa bouche pour reconnaître ses émotions. Nous échangeons avec le corps tout entier. Le fait que notre interlocuteur soit triste, en colère ou heureux, s’exprime non seulement par les expressions de son visage, mais aussi par la façon dont il parle et se déplace. Si quelqu’un sourit ou à l’air sérieux, cela s’entend car les changements dans la configuration de la bouche affectent la modulation de sa voix. 

Ajoutons à cela que la perception que nous aurons des personnes qui portent un masque et l’influence de nos opinions préexistantes sur le port du masque joueront un rôle non négligeable sur notre manière de décoder les émotions de nos interlocuteurs. 

Mais qu’en est-il pour les enfants et les adolescents ? Les enfants en âge d’aller à l’école primaire et les adolescents seraient à peine moins aptes que les adultes à reconnaître les émotions avec le port du masque. Toutefois, pour les bébés et les enfants d’âge préscolaire, c’est tout autre chose. La vue de visages qui semblent différents peuvent perturber leurs repères et être stressant. Si le nez, la bouche et le menton de la personne qu’ils regardent disparaissent soudainement, ils risquent d’être particulièrement troublés. 

Qui plus est, l’ensemble des études de ces dernières décennies sur le développement de l’enfant mettent l’accent sur l’importance d’une relation en synchronie avec ce que les tout-petits vivent au quotidien. L’accordage adulte-enfant se joue à la fois au niveau cognitif et affectif. Il s’agit pour l’adulte d’être en étroite connexion avec la situation dans laquelle l’enfant se trouve mais aussi d’être réceptif et ajusté aux affects et émotions que l’enfant a pu éprouver. Cet accordage de l’adulte et de l’enfant se fait de façon continue et par ajustement réciproque en intégrant leurs caractéristiques personnelles et celles de la réalité de leur environnement. Cette harmonisation et ce partage émotionnel fondent un lien qui apporte au jeune enfant la sécurité psychique et affective indispensable à son bien-être immédiat mais aussi à son développement psychoaffectif. Le tout petit n’est pas encore capable, à la manière d’un adulte, de reconnaitre la personne ou d’interpréter le sens de son expression. Il est important dès lors, de ne pas minimiser l’effet du port du masque qui transforme l’image du visage en le réduisant aux yeux. On sait d’ailleurs que le sourire de l’adulte est déterminant pour l’accrochage du regard par le tout petit. De plus, le masque a aussi pour effet de figer en bonne partie le visage, de réduire son caractère expressif. 

N’oublions pas également les enfants, mais aussi les parents, porteurs d’un handicap, d’une pathologie neurologique, d’un trouble du spectre de l’autisme, d’un retard du développement, d’un retard de langage ou autre. La situation actuelle est un véritable défi pour toutes ces personnes !  

Communication et sociabilité

Le masque doit rester une barrière aux microbes mais il ne doit pas devenir une barrière à la relation. D’après les chercheurs, plus de 80% du message que l’on cherche à envoyer à un interlocuteur passe par le langage corporel (body language) et les expressions faciales en font partie. Le masque vient ainsi troubler une part très importante des interactions humaines : la communication non-verbale. Il nous prive également du sourire, un outil dont nous usons fréquemment, dans de multiples situations. Ne pas voir le sourire de notre interlocuteur peut déstabiliser l’enfant et l’adolescent et augmenterait son niveau de vigilance et d’anxiété. Le confinement n’aurait ainsi plus lieu entre nos murs mais aussi entre une fine barrière de papier ou de tissus placée entre soi et l’autre lors des interactions. 

Le port du masque vient ainsi ébranler notre rapport à l’autre, l’intersubjectivité. Toutes les subtilités du langage associées à l’expression faciale sont dès lors, plus difficile à percevoir. Le port du masque nous invite ainsi à nommer davantage nos propres émotions (« je trouve ca drôle », « je ne suis pas d’accord », « je suis touchée », etc.) afin d’améliorer notre communication. Mais aussi, nous observons depuis plusieurs semaines, une augmentation de la gestualité lors de nos échanges avec les autres. 

Encore une fois, les conséquences risquent de toucher davantage les plus petits. Lorsqu’ils apprennent le langage, les enfants ont besoin d’associer le son entendu au mouvement de la bouche. Lorsque cette dernière n’est plus visible, ils perdent « ce double aspect ». Mais à condition que les petits-enfants passent également du temps en famille, auprès d’adultes référents non masqués, cela n’induira pas forcément de retard dans l’acquisition du langage.

Le port du masque nous pousse à parler plus fort, non pas à crier, mais de donner à entendre. Parler lentement demande également un effort et nous pousse à prendre conscience des articulations que nous sommes en train de développer avec autrui pour nous assurer que la communication acoustique a bien été audible. Pour que l’information acoustique traverse le masque, nous allons non seulement exagérer notre voix mais aussi augmenter notre gestuelle.

Enfin, d’autres spécialistes rapportent l’idée selon laquelle le masque pourrait devenir un véritable outil de communication. Le choix d’un masque personnalisé, révélateur de son individualité mais aussi de leur représentation sociale. Le simple fait de porter un masque constitue déjà un message. C’est le cas s’il est porté avec l’intention de rassurer l’autre. Alors, le masque, contre toute attente, se fait langage. 

Comment soutenir l’enfant et l’adolescent ?

Il est important d’expliquer aux enfants les raisons pour lesquelles les adultes portent un masque. L’enfant a besoin d’agir sur le monde en étant acteur pour pouvoir le comprendre et intégrer les changements. Vous pouvez favoriser le côté ludique du masque en ajoutant des petits bouts de tissus dans ses jeux habituels (masquer ses poupées, ses playmobils, etc.). Il est essentiel que les enfants puissent manipuler, jouer avec cette notion du port du masque. Il est également possible de réaliser des photos de visages masqués et de jouer à apparier chaque visage à une émotion, ou encore de jouer à cache-cache avec le masque. Quoi qu’il en soit, l’engagement de l’adulte dans sa relation à l’enfant devra se voir renforcée. Il est nécessaire de verbaliser d’avantage, d’articuler davantage, de parler clairement en ralentissant son débit de paroles et d’exagérer les mimiques du visage. Il est également important de renforcer l’accordage affectif évoqué plus haut, en renforçant le contact visuel avec l’enfant, en se mettant à sa hauteur, de le prénommer, et de donner une consigne à la fois pour soutenir le langage. 

Pour l’adolescent, le port du masque est synonyme de crise sanitaire et cela vient déséquilibrer le système familial, questionne les limites et les frontières de tous mais vient aussi limiter ou fortement modifier l’appel à l’extérieur. La crise du coronavirus est venue mettre à mal les liens sociaux extérieurs, pourtant si précieux. C’est pourquoi, bon nombre de jeunes adolescents ont peut être moins facilement intégrés les règles imposés, d’autant plus qu’ils sont dans un âge où le besoin d’autonomie et de différenciation s’exprime. L’adolescent vient plus souvent questionner, de manière directe et franche, ce qui nous traverse. Il parait alors porteur de sens de soutenir et de reconnaître ce qui nous habite également en tant qu’adulte ou parents et d’essayer de venir y mettre un sens pour aider l’adolescent à mieux se situer, d’autant plus que la période qu’il traverse met en exergue une perte de repères infantiles et une remise en cause de ce qui a été appris. Tout comme pour les enfants, les adolescents ayant acquis des facteurs de protection (bonne acquisition du langage, sentiment d’appartenance à un groupe de pairs, confiance en soi, sentiment de sécurité, etc.) avant le confinement, sont d’avantage compétents pour gérer le port du masque; à l’inverse, les adolescents présentant des facteurs de fragilités ou de vulnérabilité (mauvaise acquisition du langage, sentiment de solitude, mauvaise estime de soi, sentiment d’insécurité, etc.) seront peut-être d’avantage mis à mal, notamment en ce qui concerne le port du masque.

Zoé Campus
Zoé Campus

Psychologue clinicienne & Thérapeute du développement


Mélissa Lambion
Mélissa Lambion

Psychologue clinicienne & Psychothérapeute d’orientation systémique et familiale

Pourquoi un blog ?

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Le 213 a été pensé comme un lieu d’accueil offrant trois espaces thérapeutiques distincts, spécifiques, contenants et confidentiels pour accueillir l’enfant, l’adolescent et sa famille. Or, il n’est pas toujours évident de pousser la porte d’un centre thérapeutique pour un tas de raisons propres à chacun. Nous ne voulions pas que l’aspect confidentiel et intimiste du 213 entrave un accueil inconditionnel pour tous, et que par crainte ou fausses croyances, certains n’osent pas venir à notre rencontre.

C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’ouvrir un quatrième espace, virtuel cette fois-ci, touchant toutes personnes souhaitant nous connaitre et découvrir notre philosophie intégrative autour de l’enfant, de l’adolescent et de sa famille. C’est comme cela, que nous avons ouvert une page Facebook et Instagram en avril 2019.

C’est avec l’idée de démystifier les prises en charge de l’enfant et de l’adolescent en proposant de brefs écrits sur des thématiques diverses de l’Enfance que nous avons, durant un an, tenu notre page Facebook et notre compte Instagram.

Aujourd’hui, nous souhaitons offrir un regard plus complet et pluridisciplinaire sur les thématiques abordées. L’interface proposé par Facebook et Instagram ne nous permettent pas de rédiger des articles plus longs reflétant la pluridisciplinarité que nous offrons au sein du 213 Centre thérapeutique. Par ailleurs, nous souhaitions, à tout prix, éviter de tomber dans une vulgarisation des connaissances médicales, psychologiques et paramédicales et pour cela, nous avions besoin d’un nouveau support. L’idée du blog a alors émergé au sein de l’équipe nous permettant ainsi d’adapter l’espace virtuel destiné à tous.

Le 213 Centre thérapeutique
Le 213 Centre thérapeutique

Enfant, adolescent, famille.