Enfance et toucher, quand le corps est oublié

En cette période de crise sanitaire liée au COVID 19, notre quotidien est aujourd’hui régit par des règles spécifiques. Distanciation, masques, bulles sociales, évitement de contacts, sont autant de notions s’inscrivant désormais dans nos rapports aux autres. 

Nos gestes se voient ainsi modifiés. Le toucher se fait distant, hésitant, évitant et parfois inexistant.

Bien qu’il soit important de transformer et d’adapter nos habitudes à la réalité sanitaire, il nous tient à cœur au sein du 213 de questionner la place laissée à l’exploration par le sens du toucher auprès des enfants. Dans une époque marquée par la crainte de la contamination, comment pouvons-nous continuer à penser la question du toucher comme besoin fondamental pour l’Enfant ? 


Premier temps, petite enfance et enfance

Le toucher faisant partie des cinq sens est vital et primordial pour l’être humain. Contrairement aux autres sens, le toucher est le témoin permanent de la présence de l’autre. La relation interactive est à la base de la sensation particulière du toucher. Dès la vie in-utéro, le toucher s’éveille et le fœtus perçoit des sensations. Plus tard, le nourrisson explorera le monde par le toucher. Au début de la vie, la peau du bébé et tous ses capteurs sensoriels priment face à l’ouïe et la vision. La peau constitue en effet plus de 20% du poids total du bébé (contre 18% chez l’adulte selon Montagu, 2014). Le nourrisson bénéficiera par le toucher d’un portage (holding), d’un soin à son corps et à ses besoins (handeling), lui permettant de se créer petit à petit une représentation de lui et du lien à l’autre. C’est donc, entre autre, par ce premier langage corporel que l’enfant bercé, soutenu, entouré, dans un corps à corps, pourra établir petit à petit son sentiment d’existence. 

Plus le bébé et le jeune enfant auront la possibilité de développer leur sens du toucher, plus ils entreront en contact de façon riche avec le monde qui les entoure et apprendront à s’adapter à leur environnement. En lien à cette exploration, l’adaptation et la réponse de l’adulte en face de lui, permettra  également au jeune enfant de développer ses compétences tant au niveau émotionnel, social que cognitif. 

L’enfant bénéficiant d’un contact de qualité au niveau corporel et par un toucher respectueux et ajusté des parents (ou des personnes prenant soin de lui), présentera d’ailleurs un développement neuronal riche durant ses six premiers mois de vie et bénéficiera de ces bienfaits jusqu’à ses 8 ans (Maria Montessori). Qui plus est, on considère l’enfant jusqu’à ses 12 ans comme un être kinesthésique (utilisation de son corps pour apprendre et se créer une représentation des choses).

Impact de la privation du toucher

Différentes études menées depuis les années soixante, dont celle de J. Bowlby dans sa théorie de l’attachement, indiquent que le toucher amène la sécurité affective, le sentiment de bien-être et d’existence nécessaire au bon développement des enfants. L’absence du toucher, à contrario, entraine une insécurité notable pour l’enfant. D’autres auteurs ensuite comme R. Spitz et E. Pikler ont approfondi ces questions d’attachement, d’accordage, du toucher et du langage tonico-émotionnel. L’histoire nous conte le triste sort des enfants placés en orphelinats, livrés à eux-mêmes, privés de tout contact ou soin chaleureux et de qualité. Par manque de soin et de toucher contenant, ces enfants ont développé de graves troubles développementaux tant au niveau psychique que physique. En effet, l’absence de maternage dans le soin – c’est-à-dire l’absence de soin de qualité dans une attention spécifique, dans un portage, dans un soin au corps – a engendré une forme grave de dépression chez ces jeunes enfants menant à des perturbations  développementales profondes et irréversibles (« hospitalisme » – R. Spitz).

Sans nécessairement se rapprocher de cette réalité catastrophique observée dans ces orphelinats, certains chercheurs s’entendent à dire que l’absence (ou la mauvaise qualité) du toucher physique peut être à l’origine d’un niveau plus élevé d’anxiété. De plus, l’absence d’un toucher de qualité, peut être une source de troubles ou de difficultés dans les apprentissages. En effet, selon Ajuraguerra et Saint-Cast (2005), avant de pouvoir rentrer dans des apprentissages plus complexes et parfois aussi plus symboliques ou abstraits, la première perception d’un espace doit se trouver dans l’assurance des échanges tonico-émotionnels et dans l’exploration psycho-motrice. En d’autres termes, les stimulations adaptées de l’environnement sont censées faire émerger une maturation neuromotrice, psychomotrice et affective, permettant alors de développer une pensée petit à petit plus complexe, une pensée plus abstraite (J-F. Dortier, 2019).

L’avenir du toucher dans le contexte de crise sanitaire

Nos contacts et nos relations aux autres sont plongés depuis maintenant un an dans un perpétuel ajustement face à la crainte d’être et/ou de contaminer l’autre. Nos gestes sont colorés d’une certaine retenue dans nos interactions. Cette crise sanitaire interroge ainsi notre rapport au toucher. Ce toucher n’est plus uniquement soutenant, présent, contenant, rassurant, cadrant, il est également devenu craintif, inhabituel, évitant, pauvre voire inexistant et interdit dans certain contexte. Par crainte de mal faire, certains n’osent plus se toucher. D’autres encore préfèrent prévenir et prémunir de tout risque potentiel de contaminer un autre ou d’être contaminé. B. Andrieu (2020) parle d’une mise en place d’un nouveau type de retenue, l’inhibition tactile, liée à une appréhension du lien à l’autre et de la contamination. 

Actuellement, les recherches en sciences humaines n’ont pas encore suffisamment de recul pour répondre aux éventuelles conséquences du développement de cette inhibition du lien, de cette appréhension tactile sur nos rapports sociaux mais également sur le développement des enfants. Il semblerait néanmoins selon différents anthropologues et sociologues que l’espace public soit plus impacté par ce nouveau sens du toucher que les espaces plus clos et privés des familles. Cette réalité préservée du toucher au sein des familles laisse supposer que les enfants peuvent continuer leurs explorations du monde, par le corporel et le lien à l’autre, nécessaires et vitales à leur bon développement.

Rester créatif et continuer à solliciter le toucher

Loin de nous l’envie d’imposer une bonne manière de faire, d’agir ou d’être. Chaque expérience vécue et partagée avec un enfant doit avant tout se vouloir ajustée vis-à-vis de soi, de l’enfant et du monde environnant. Dans la nécessité de maintenir une certaine créativité face aux changements imposés par la situation du COVID 19, nous avions à cœur de rédiger cet article comme un cri d’alarme, un rappel, un écho aux besoins des enfants (mais également des adultes), dans un souci de continuer à prendre soin de tout un chacun.

Pour continuer à favoriser l’exploration de ce sens malgré nos nouvelles réalités, vous trouverez ci-dessous différentes expressions du toucher à proposer aux enfants :

Lorsque les mesures sanitaires doivent être respectées :

  • Profiter des moments de lavage des mains avec les enfants pour les inviter à prendre conscience de leurs mains, de leurs sensations, pour les inviter à jouer avec du savon,…
  • Proposer aux enfants des bacs sensoriels et de jeux dans une eau savonneuse,…
  • Proposer un autre type de toucher (par la parole, par l’échange, avec des signes de salutations différents,…).

A la maison :

  • Réaliser avec les enfants des sacs sensoriels (petits pochons contenant du riz/des graines/ des marrons…).
  • Réaliser avec les enfants un sac de textures (regroupant du : doux, râpeux, mou, froid, collant…)
  • Proposer des activités sensorielles créatives (peinture aux doigts, terre glaise, plasticine, sable magique…)
  • Proposer des activités sensorielles globales (une marche en pleine conscience pieds nus, marcher sur différents supports, toucher différents supports, se coucher sur différents supports…) 
  • Maintenir ou favoriser des réels temps d’échange, en famille, avec des touchers ajustés/respectueux/chaleureux, par rapport aux besoins de chaque.

Ces propositions ne sont bien entendu pas exhaustives et ne peuvent s’appliquer à tout un chacun. En effet, l’être humain (petit ou grand) étant un être relationnel bénéficiera de manière singulière des bienfaits du toucher, sens essentiel dans le développement de la sécurité affective d’un individu tout au long de sa vie.


Nastassia Novis
Nastassia Novis

Psychologue clinicienne et Thérapeute du développement